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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le mariage au poulailler

Petiete Bébelle, qui a cinq ans, est allée chez sa mère grand, au village, passer les mois de la belle saison, dans la maisonnette de pierre bleue adossée au choeur de l’église.

Elle est au paradis et d’ailleurs ne se fait point faute d’y mettre tout le monde à ses côtés.
La voilà amoureuse du gamin du cloutier, le petit Pierrot aux joues rouges.

Et l’impudique le lui ayant dit déjà, à présent le lui répète. Pierrot, béat, dont la bouche est fendue aussi franchement large qu’un potiron dont on a coupé une côte, se laisse faire.

Avec une avidité indolente, il s’assied dès que Babette l’approche et engouffre les friandises dont son amie le gorge.

Comme la grand’mère tient, dans une étroite pièce de sa maison, une petite boutique aux parfums variés de savon vert et de cassonnade, il y a, entre les bocaux et la bouche du gamin villageois, des fuites.

Ayant aujourd’hui reçu, au dessert, une orange, Bébelle, dont le coeur est vaste plus que le ventre, y a ingénûment piqué dans la peau (de l’orange, diantre !) des morceaux de sucre blanc à la manière de cabochon.

Elle va l’offrir à Pierrot et lui dit :

- Pierrot, puisque tu es mon cher fiancé d’amour, sais-tu quoi ?... Nous allons nous marier !

Le gamin suce le jus délicat du fruit rare, et ses yeux consentent.

Bébelle continue :

- Nous allons nous marier. Voici déjà mon voile blanc.
  Tu crois que c’est un morceau de rideau de tulle ? Tu te trompes.
  C’est de la mousseline la plus fine, mon chéri.
  Je vais le poser ainsi sur ma tête. Pour aujourd’hui je me passerai de   couronne, mais j’ai de la craie pour me faire des souliers blancs.
  Toi, tu es bien comme ça. Les hommes ne doivent pas être fades.
  Non, non, pas tous ces miroirs, ces parfums, ces petits pots.
  Je suis de mon avis, moi ; tu comprends ?
  Tu as fini l’orange, conserve la pelure dans ta poche.
  C’est très bon, tu sais, de la pelure d’orange par petits morceaux.
  Et puis, vois-tu, on les écrase entre les doigts, devant les yeux, ainsi ; cela fait pleurer et donne un beau regard.
  Pierrot, tu es un paysan, tu ne sais rien, et, cependant, tu n’es jamais étonné de ce que je te dis.
  Allons, je t’aime tout de même !
  Les maris ne doivent pas être trop malins.
  Y es-tu ? Nous allons à M. le curé, demander de nous marier.
  N’aie pas peur, je le connais.
  Je l’entends jouer de la flûte, dans son jardin, le soir, pendant que nous soupons, chez grand’ maman.
  Viens, je te dis ! Pour l’amour de Dieu, ne marche pas avec tes pieds si fort en dedans.
  Je ne permets pas, entends-tu, je ne permets pas que les autres dames puissent prétendre que mon mari a les
  pieds en parenthèses.
  Pierrot, mon amour, que tu as l’air godiche. Viens, que je t’embrasse.
  Attends, je relèverai mon voile !
  A présent, retombe-t-il gracieusement derrière moi ?
  De la vraie valenciennes, ma chère. Un héritage.

Bébelle parle toujours.

Elle continue à la cantonnade, adressant à une foule invisible mais variée qui l’entoure des remercîments, des questions, des compliments.

A droite, à gauche, elle sourit d’un sourire grave et rengorgé, et salue avec des révérences.
Bébelle n’est jamais seule. Le monde entier est toujours à ses côtés qui la câline.
Le couple, bras dessus, bras dessous, touche à la cure.

Pierrot n’ose y sonner. C’est la fillette qui monte sur la borne de pierre au coin du seuil, bondit en l’air et, en retombant, rattrape le cordon de la sonnette qu’elle tire ainsi de tout son poids.

Elle ne ferait pas plus de bruit si elle avait à annoncer ici que le feu est à la cheminée, la mignonne garce...
M. le curé, en sabots, vient ouvrir. Il tient son bréviaire à la main, dans les plis de son mouchoir à carreaux bleus.

Ses bésicles remontées sur son front, il demande quoi, étonné de ne trouver que ce petit monde à la porte après tout ce fracas, et cherchant, des yeux, du plus important par dessus leur tête.

- Eh bien ; Monsieur le curé, nous venons nous marier, annonce Bébelle sans vergogne. C’est Pierrot le mari, et moi la Dame.

Notre curé est justement d’avis qu’il faut marier les filles avant qu’il soit trop tard. On le lui a maintes fois entendu prêcher en chaire.

- Bravo !  s’écrie-t-il. - Par saint Christophe, voilà une chose qui me réjouit, Mademoiselle Bébelle ! Entre avec moi, mes enfants, ce sera tôt fait.

Il va à l’armoire de sa cuisine, M. le curé ; tire, d’une boîte, deux pommes figottées de la provision de son ménage, les tend aux fiancés et leur dit :

- C’est pour manger. A présent, vous êtes mariés. Récitez pieusement vos prières ce soir et obéissez à vos parents... Au revoir, mes enfants !

Les époux s’en vont.
Pierrot est bientôt à la pomme tapée de Bébelle, qui la lui sacrifie, ainsi qu’à l’ordinaire, étant tout entière à ses projets de ménage.

Est-ce qu’on a le temps de manger quand on est nouvellement en ménage ?
C’est ceci à clouer ; c’est cela à raccommoder : les roulettes de stores, les contributions, les cuirs de robinet.
Vous croyez que ce n’est rien, vous autres ?

Bébelle en oublie jusqu’à sa parure et, à pas pressés, elle entraîne son mari dans la cour de sa mère grand par l’allée de derrière.

Car Bébelle a une idée qu’elle veut exécuter à l’instant.
Armée de la brosse à long manche, avec des cris étouffés, elle fait sortir les poules du poulailler.
Que celles venues au nid pour leur oeuf de quatre heures le rentrent et se ferment le croupion, car elles doivent filer.
Corbeilles et perchoirs, Bébelle a tout jeté par terre.
A coups de balai, elle pousse dehors le tas de crottes blanches.

Personne de la maisonnée n’a rien vu, rien entendu du manège ; Bébelle est chez elle, Pierrot installé, et la porte refermée sur le jeune couple.

Et quelle jolie maison !

Un toit avec des fentes où l’on voit le ciel, un plancher, une porte munie d’une mignonne baiette en guise de fenêtre, des murs, des coins... Quelle jolie maison !

- Quand le propriétaire viendra,  complote Bébelle à haute voix,
- nous lui demanderons d’ajouter deux ou cinq étages à la maison, un jardin avec un jet d’eau, un étang plein de poissons, et le gaz partout.
  Les propriétaires, vois-tu, mon chéri, il faut les secouer, les harceler, leur demander le bras pour avoir le petit doigt.

Cependant Pierrot ne sonne mot ; Pierrot se gratte.
Assis dans un angle de la nouvelle habitation, il est fiévreusement occupé à atteindre, de ses dix ongles, les parties les plus difficilement accessibles de la peau de son corps.

Ses mains courent pour être sur lui partout à la fois. Hélas ! elles n’y parviennent pas ; et Pierrot grince des dents, rue, s’empoigne à même sa jaquette, se secoue comme une bouteille de jus de réglise.

Bébelle a peu de temps de reste pour s’en inquiéter.
Il lui faut ranger dans sa demeure ce qui représente le lit, la table, les chaises et les armoires. Sa petite personne lui démange aussi ; mais ses mains étant occupées ailleurs, elle se soulage en se râclant du pied et en se remuant comme un chien qui sort de l’eau.

Il y a tant de besogne ici !
Elle prend enfin pitié de Pierrot qui trépigne et mugit. Avec décision, elle le couche à quatre pattes ; et, le saisissant par la veste en plein dos, à deux poings elle le frotte et l’étrille ; et le mari ne dit pas que ce soit trop.

Au contraire, sur ses mains et ses genoux, il s’enlève et cabriole pour aider à celle qui le pétrit.

Quand tout à coup, la folie s’empare de la ménagère. Elle bondit dehors, abandonnant Pierrot par terre.

Et aussi vite qu’avec toutes les souris du grenier à ses jupes, elle se précipite dans la maison, se roule sur le carreau, aux pieds de la bonne vieille maman ahurie.
- Grand’mère, oh ! gratte-moi, gratte-moi, pour l’amour de Dieu, grand’mère ! Ici, là, partout, plus fort, plus fort, grand’mère, grand’mère, te dis-je !... Oh !...

Il a fallu déshabiller Bébelle pour venir à bout de la myriade de jolis petits poux de poules dorés qui la couvraient comme des taches de rousseur.

On l’a plongée dans le tonneau à lessive et grand’mère, ses lunettes rondes sur le nez, les manches du caraco retroussées sur ses jaunes bras maigres, la plaque de savon vert, les yeux fixes et serrant la bouche de toutes ses forces.

Enfin curée, Bébelle court sur le préau.
Par la fenêtre, Bébelle voit dans la maison du forgeron, Pierrot, baignant au cuvier et que sa mère épouille en ronchonnant.

Bébelle contemple son mari tout nu, au visage rouge rond, et qui tient, des deux mains, le bord glissant du bassin de bois, pour résister à la frottée, Pierrot abasourdi encore des suites de son mariage.

Et Bébelle, le nez écrasé à la vitre, tend déjà en son esprit, de nouveaux filets à Pierrot l’innocent que son ventre conduit....

Tout aussitôt qu’ils sont mariés, les oreilles leur pendent d’un pied.