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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : M. Le curé

UN jour, Monsieur le Curé avait été chanter une belle messe à la chapelle du Tri-de-Bretagne, par delà la rivière Ernelle, pour l’inauguration d’un Saint-Quirin neuf.

Il s’en revenait à la brune ayant, à la ferme voisine, bien dîné, bu mieux encore.

Les jambes molles, mais sûrement des fatigues et des rhumatismes gagnés au service de Dieu dans la vallée, la face rouge mais par l’effet du serein frisquet, si M. le curé parlait tout seul c’est qu’il récitait un patrenôtre, et si M. le Curé changeait brusquement de côté sur le chemin, c’est qu’après avoir dit ce qu’il avait à dire à tel arbre d’une rangée, il en voulait ensuite à tel arbre de l’autre.

Ayant descendu en cette guise toute la côte, M. le Curé arriva à l’Ernelle dont la crue des jours derniers avait enlevé le pont de bois en ne laissant, pour le passage, qu’une maîtresse poutre, un tronc d’arbre mal équarri qu’il fallait franchir à califourchon.

M. le Curé, du bord, trouva l’arbre bien long ; et M. le Curé, de l’arbre, trouvant le tronc bien rugueux, bien noueux et à la fois bien étroit, bien glissant.

Il s’épongeait le front, reprenait courage, avançait les deux mains, et s’y appuyant, sautait un petit saut en avant. Son embonpoint si florissant naguère à table, était bien lourd à mouvoir, à présent.

Ses pieds trempaient dans l’écume et sous ses yeux, les pierres irritaient de menaçants tourbillons. Et de nouveau M. le Curé s’abandonnait au désespoir.

- Sainte Vierge, disait-il, aïe, ô mes reins !... Ah ! Jésus, je ne boirai plus !... Aïe, on ne m’aura plus si tard !... Aïe, c’est la faute au fermier !... Aïe, non, je ne boirai plus ! Ah !...

Il saute, il saute M. le Curé. Il souffle, geint, ahane, tandis que la peur et la saccade émeuvent, en son ventre, toutes sortes de bruits.

Brusquement il a cru chavirer et que son heure était venue. A grand peine il s’est remis droit à cheval. Et il se le jure de nouveau, jamais plus il ne boira du vin à table.

- Non, je ne boirai plus !

Enfin il va toucher à la rive.

- Je ne boirai plus !

Enfin sa main atteint à la souche de bouleau du bord.

- Je ne boirai plus !

Son pied touche à terre.

- Je ne boirai plus !

Il est debout.

- Je ne boirai plus... autant, du moins ! dit M. le Curé en secouant les plis de sa soutane.

Ensuite, la nuit était claire, la route bonne, le village proche. Et on entendit la voix en bombardon de M. le Curé qui chantonnait aux étoiles.

Après dîner, assez des louches.